Punition

La Karavan le ramena, mais cela ne suffit pas à le sauver.

Dans les jours qui suivirent, une étrange maladie s’empara de lui. Plongé dans une torpeur nouvelle, il n’était pas à même de savoir si Pei-jing avait aussi été touchée. Il eut la réponse lorsqu’elle se pencha sur lui, à un moment de son agonie : -Ça t’apprendra.

C’était une maladie vraiment désagréable. Il se sentait faible, incapable de faire quoi que ce soit, humilié, sans même une saine douleur pour adoucir tout ça. Il se vidait de ses forces. C’était lamentable. Il hurla pour qu’on l’achève. Aucun de ses congénères ne lui accorda cette pitié.

Il comprit que la mort l’attendait à la fin. Pas la mort que la Karavan soignait, la vraie. Il hurla encore plus fort. Pouvait-on faire pire comme destin pour un guerrier que de mourir d’une sorte d’indigestion avilissante ? Avec rage, il s’accrocha à la vie, refusant de céder. Il ne craignait pas la mort, mais il avait encore tellement de choses à détruire ! C’était injuste, une injustice qui pour une fois ne le réjouissait pas, car elle le touchait personnellement.

L’agonie durait. Trop de temps pour penser. Mais pourquoi lui ?

Il repensa à cette petite zoraïe qu’il avait voulu recruter. Il espérait qu’elle finirait par devenir vraiment dingue. Ce serait son dernier apport à ce monde.

Il repensa à son frère, qui vivait tranquillement à Zora. Cela faisait des années qu’il n’avait pas pensé à lui. Il espérait que ce pleurnichard rencontrerait assez de malheur dans sa vie pour compenser sa trahison.

Il repensa à ses parents. Il se demanda s’ils étaient encore en vie.

Il repensa à cette fyrette qu’il avait croisée quand il était jeune. Son regard dément et son ambition hors-norme, se soldant par des escroqueries à la petite semaine, qui lui avait tout appris de la manipulation.

Il repensa à ses cousins, qu’il avait connus quand il était tout jeune, et le départ précipité du camp après qu’il ait tenté de tuer ce bébé insupportable.

Il repensa aux années qui avaient suivi, la nourriture trop rare et les coups nombreux.

Il évita de repenser au trou noir de la Cérémonie du masque. Mais il se souvenait de la préparation de ses parents pour qu’il en revienne, des mois à lui bourrer la tête de bêtises auxquelles eux-mêmes ne croyaient pas, l’abrutissant de drogue pour que ça rentre mieux, sachant parfaitement qu’il avait déjà une trop sale graine pour plaire aux Kamis.

Il repensa à ce moment où ils l’avaient confié aux Antekamis en échange d’une bourse bien remplie. De l’exultation qui l’avait pris dans les mois qui avaient suivi, jusqu’à la magnifique série du démasquage…

Au fond, c’était une bonne vie, pleine de fureur et de fracas, de souffrance et d’absurdité. Il aurait juste aimé qu’elle dure encore.

Lorsqu’il rendit son dernier soupir, les Antekamis laissèrent son corps pourrir encore quelques jours, pour s’assurer que la Karavan ne se décidait vraiment pas à le ramener. Puis ils le balancèrent dans la goo. Ce n’était pas à proprement parler une cérémonie ; ils avaient des morts qu’ils avaient traités avec un peu plus d’égards, quand même.

Un des Antekamis résuma leurs sentiments par un discours très court :
-C’était un torbak enragé, sans-cœur, un vrai frère digne de notre tribu. Il nous a amené de nombreuses recrues et de nombreuses victimes, il a partagé nos jeux. Mais ce fils de ragus a attiré la colère du Dévoreur d’Âme. Qu’il garde sa malédiction pour lui. Nous continuerons à combattre les kamis et à répandre la goo. Né ochi kikami no.

C’était finalement très émouvant. Pour des Antekamis.