Divagations

Après la naissance des jumeaux, et la houleuse discussion qui avait suivi, Jazzy et Ylang'hao s'étaient résignés un long moment au silence. Le conseil que Yokao leur avait donné autrefois, d'apprendre parfois à se taire et à ne laisser que ce qui les rassemblait au delà des mots, n'avait pas eu cette fois-là autant d'efficacité, et les jours s'étaient écoulés en silence mais sans apaiser le tourment de leurs deux âmes. Ils avaient fini par se parler à nouveau, un peu, veillant à rester sur des sujets sans enjeu. Ils se souriaient l'un à l'autre, tentant de faire bonne figure, mais chacun souffrait de son côté tout en essayant de le dissimuler à l'autre… sans succès.

Jazzy ne pouvait se permettre d'abandonner éternellement les drakanis. Après quelques semaines à assister son épouse avec les nouveaux-nés, il avait repris ses fonctions avec un sentiment mêlé. Est-ce que la zoraie allait recommencer des bêtises une fois qu'il serait absent ? Les gardes étaient prévenus, il semblait impossible que Mazé'yum puisse venir et faire du mal à sa famille… et le commandant serait averti si Ylang'Hao sortait de la ville, seule ou avec les jumeaux, ou si ce petit fouineur de Kenny Mac'Duncan venait mettre son grain de sel dans l'affaire. Mais seuls Haokan et Lunakan étaient venus voir la mère et les petits, et ceux-là ne mettraient pas les enfants en danger.

Ylang'Hao sembla, un temps, se concentrer uniquement sur les jumeaux. Elle restait près d'eux jour après jour, refusant que quiconque en dehors de Jazzy la relaie dans les soins qu'elle leur donnait. C'était tout juste si elle avait laissé son fils ainé bercer les deux nourrissons. Puis peu à peu, cette protection jalouse s'était transformée en une apathie faite d'automatismes. Elle arrivait de moins en moins à faire naître un sourire sur son masque, même en berçant l'un des enfants contre son sein, même en accueillant Jazzy lorsqu'il revenait le soir. Elle ne voulait rien dire pour autant, et les quelques tentatives timides du tryker pour la faire parler s'étaient vu opposer le même argument : elle avait dit tout ce qu'elle avait à dire, il ne servait à rien de revenir dessus. Jazzy se sentait perdu. Il redoublait d'effort pour être tendre et gentil avec elle, mais cela ne servait à rien. Et cette fois, le drakan lui-même était impuissant : il était sorti une ou deux fois pour bousculer Ylang'Hao, mais elle s'était contentée de baisser la tête et d'accepter les réprimandes avec une passivité insupportable, déclarant qu'elle ferait tout ce qu'il voudrait, sans comprendre que simuler un bonheur qu'elle ne ressentait pas n'allait certainement pas le satisfaire. Ces quelques disputes entrecoupées de longues périodes de silence n'avaient eu aucun effet positif.

Un jour, Haokan avait échangé un peu avec Jazzy. L'état de sa mère ne lui avait pas échappé non plus. Le zorai avait pointé un détail :
— Tu as remarqué qu'elle ne joue plus avec son chapelet ?

En y repensant, Jazzy constatait qu'en effet, ce geste automatique d'Ylang chaque fois qu'elle était stressée ou inquiète avait disparu, et depuis un très long moment, avant même la naissance des jumeaux. Elle avait repris un peu ses mantras un moment, bien peu de temps, mais avait cessé depuis. Haokan avait suggéré à Jazzy qu'il motive sa mère à reprendre contact avec les kamis :
— Je sais bien que ce n'est pas ta tasse de chaï, mais pour ma Mi, les kamis, c'est vraiment une béquille. Ça m'inquiète qu'elle ne se tourne pas vers eux alors qu'elle est visiblement dans une mauvaise passe.

Ce soir-là, Jazzy avait suggéré à Ylang'Hao de faire un tour au temple kami de Zora. Elle pouvait à nouveau utiliser la téléportation à présent, et ils pouvaient confier les enfants à quelqu'un pour les quelques heures de recueillement… et voyant la zoraie se braquer à l'idée de laisser ses enfants, Jazzy avait fini par proposer de les garder, lui, ajoutant qu'il serait heureux d'avoir un peu de temps à profiter seul des enfants aussi.

L'idée avait fait son chemin, et quelques jours plus tard, Ylang'Hao s'était décidée, laissant les enfants à la garde de leur père à contrecœur.

Se retrouver seul avec les jumeaux avait bien occupé Jazzy, qui avait fini par appeler Kyriann à la rescousse, laquelle était arrivé avec du monde… ce jour-là, l'appartement avait été animé, les deux petits couinant de plaisir face à tous ces inconnus qui leur faisait des risettes, et Jazzy avait pris conscience à quel point l'atmosphère avait été lourde ces derniers temps.

Lorsqu'Ylang'Hao était rentrée, elle n'avait rien dit face aux quelques restes révélateurs de bouteilles de bhyr dans un coin de l'appartement. Mais la façon dont elle avait embrassé son époux était plus sincère, plus apaisée, qu'elle ne l'avait été depuis un moment.

Ylang'Hao était retournée encore quelques fois à Zora, ne s'absentant jamais plus d'une journée. D'une façon ou d'une autre, ces visites aux kamis agissaient sur son mental, bien que l'amélioration ne soit pas forcément des plus sensibles. Elle revenait parfois plus agitée qu'apaisée, sans pour autant confier les tourments de son âme à Jazzy. Il allait finir par être jaloux des bonzes… Mais, quoi qu'elle fasse au temple, la déprime qui l'avait habitée semblait reculer, et elle semblait aller mieux.

Puis, elle envoya un izam à Jazzy alors qu'elle était dans une de ses retraites au Pays Malade :

“Ma'yumé, Je vais prendre quelques jours de plus, si tu es d'accord. Le lait de capryni et quelques purées devraient suffire pour nourrir les enfants jusqu'à ce que je revienne, mais si tu as le moindre souci, envoie moi un izam et je reviendrai dans l'heure.”

Jazzy s'était débrouillé comme il avait pu… Et les bébés n'avaient vraiment pas apprécié d'être privés du lait maternel aussi brutalement, cependant les amis étaient là et tout avait été géré. Oui, certes, il aurait préféré qu'Ylang'Hao revienne comme d'habitude avant l'heure de la tétée, mais si cela faisait du bien à la zoraie…

Elle était finalement revenue trois jours plus tard, transformée. Les épaules à nouveau droite, le regard plus sûr d'elle… Un très court instant, Jazzy s'était même demandé si elle avait repris de cette drogue, tant le changement était important. Mais, non, elle semblait juste aller mieux. Ses sourires étaient à nouveau sincères, elle s'était montrée tendre et câline avec son époux et les enfants, et avait même (enfin !) refait une fournée de madeleines pour se faire pardonner sa longue absence.

À partir de ce jour, elle reprit l'habitude d'égrener son chapelet et de réciter ses prières régulièrement. Une sorte de sérénité tranquille l'habitait ; elle semblait avoir repoussé ses vieux démons pour le moment. Une ou deux fois par semaine, elle se rendait à Zora, jamais plus de quelques heures à présent, et entre ses escapades, elle veillait à ce que leur foyer soit un modèle de confort, le ménage fait impeccablement, des pâtisseries en quantité raisonnable à l'heure du goûter, des bons petits plats amoureusement mitonnés, et des longues ballades sur les pontons ou la plage d'Avendale avec les petits.

Tout allait bien à présent.

Et pourtant, Jazzy sentait le drakan s'agiter devant cette image du bonheur familial, entendant parfois son ricanement acide face à Ylang'Hao jouant à la parfaite épouse.

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