Équilibre

Après cela, il fut durant quelques jours d’une prévention admirable. Il resta au camp, prenant soin de la Zoraïe, la berçant avec une tendresse surprenante, la forçant à se nourrir, à se laver, s’habiller, lui parlant de tout et de rien. Il lui expliqua entre autres qu’il ne toucherait pas à son masque, ni lui ni personne de sa tribu. Mutiler les masques des autres était une pratique de né-kwai ignorant. Vu l’importance qu’avait le masque pour les Zoraïs… Un vrai Antekami devait s’enlever lui-même les cornes, c’était la preuve de sa volonté de se libérer de ses chaînes. Tout au plus un ami accepterait d’assister et de soutenir le bras de celui qui se mutilait… et encore, il s’agissait là de pratiques exceptionnelles.

Dénakyo finit peu à peu par comprendre que ses derniers jours étaient loin d’arriver. Cette constatation ne lui rendit aucun espoir. Elle se savait à sa merci, elle savait à présent quelle violence l’habitait et se doutait qu’elle n’avait encore rien vu. N’ayant pas d’autre choix que de survivre, incapable de mettre elle-même fin à ses jours, elle prit le parti de le contenter autant que possible afin d’éviter au maximum sa colère.

Au fil des mois, un équilibre entre eux s’instaura. Elle était aussi dévouée que possible et lorsqu’il lui prenait un coup de sang, elle s’obligeait à la plus grande passivité. Ce qui avait le don de l’énerver encore plus sur le moment, mais ensuite il la laissait tranquille un bout de temps. Il n’avait que mépris pour elle, mais d’une certaine façon, elle lui appartenait. Pour cette raison, il n’avait aucunement l’intention de la laisser partir. Les tâches sans intérêt qu’elle accomplissait pour lui l’arrangeaient bien, lui donnant plus de temps pour la chasse et le pillage.

Lorsqu’il lui permit enfin de l’accompagner en dehors de l’îlot dans la Goo, elle était si résignée à son sort qu’elle n’imagina pas s’enfuir. Du reste, les kitins étaient partout et il n’y avait nul refuge possible.

Lorsque les homins revinrent, des années plus tard, elle avait tellement pris l’habitude de courber la tête et de composer avec l’épouvantable caractère de l’Antekami qu’elle n’imaginait plus partir. Il lui avait farci la tête de son idéologie haineuse, si bien qu’elle croyait mériter le sort qu’elle avait, que les kamis comme les homins l’avaient vraiment abandonné et que seul son maître lui offrait ce qu’elle “méritait”.

Cependant, alors qu’il l’envoyait dans les Cités chercher des provisions et des nouvelles, l’idée lui vint peu à peu qu’elle pouvait lui échapper. L’idée la faisait frissonner. Que ferait-elle sans lui ? Elle n’avait jamais vécu seule, elle n’était pas sûre de pouvoir survivre. Mais ne plus avoir à craindre ses coups, à subir sa folie…