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univers:en_cours_de_route:004

Sous la pénombre des étoiles

Je ne me souviens pas vraiment des détails, au début.

Il y avait la nuit, éternelle, et la seule lumière des étoiles.

Il y avait cette course infinie dans les bois.

Je ne suis pas certaine que quiconque m'aie poursuivi. Mais au moindre bruit, je m'élançais.

Je courais dans la nuit éternelle, dans une forêt sans fin.

Je me souviens d'instants. Une poignée de baies vite avalée. Un sommeil léger au creux d'un arbre. L'eau fraîche à ma gorge assoiffée.

Éternité.

Puis, quelque chose est venu troubler ce moment infini.

Un chant.

Puis un autre.

Ces chants éveillaient quelque chose en moi. Je ne voulais pas savoir, et pourtant j'étais aussi fascinée.

J'ai cessé de courir. J'ai écouté les chants, discrète sous les alisiers. J'ai remonté leur source. Doucement, doucement.

J'ai fini par trouver qui chantait. Des êtres de pure lumière. Leur peau scintillait sous la lumière des étoiles. Leur beauté me transperçait. Leur musique m'étreignait le cœur. Je restait là, hypnotisée, fuyant parfois au dernier moment, avant qu'ils ne me voient.

Ils ont finis par m'attraper. Je n'étais qu'une bête sauvage, peu apte à déjouer leurs pièges. Pourtant ils ont eu du mal. J'ai couru, couru. Mais leurs chants, toujours, me ramenaient vers eux. Alors ils m'ont eu.

J'ai rongé la cage dans laquelle ils m'ont mis. J'ai refusé de me nourrir. Je hurlais à la nuit en secouant les barres qui me retenaient. La prison était cependant assez solide pour ma faible force. J'ai fini par m'épuiser, et j'ai cessé de lutter. J'ai fini par avoir plus soif que peur, et j'ai bu leur eau. J'ai fini par avoir plus faim que mon désir de fuir, et j'ai mangé leur pain.

Et leur pain était bon. C'était la nourriture la plus exquise que j'ai goûté. Petits gâteaux aux baies sauvages, qui gardaient le sucre des fruits tout en dissipant leur acidité ; galettes aux épices savoureuses ; biscuits gorgés de miel. Je dévorais bientôt avec appétit ce qu'on me proposait.

Certains de ces êtres venaient près de ma cage et chantaient. Alors je m'apaisais, les écoutant. Je ne disais rien, encore. J'écoutais. Parfois leur chant prenait une autre mélodie ; peu à peu, j'appris à trouver les mots dans ces phrases. J'appris leurs noms, leur langue.

Ils me firent sortir de la cage. D'abord prudement, nombreux à me surveiller, m'y ramenant à la fin d'une promenade. Puis m'accordant de plus en plus de latitude. J'observais, mais je savais que mon temps n'était pas encore venu. Et puis la nourriture était bonne et les chants sublimes. Je n'avais pas vraiment envie de partir, mais je savais que je le ferais, d'ici quelques temps. Je devais fuir, sans fin. L'impérative nécessité était ancrée dans ma chair, indépassable. Je ne pouvais pas rester.

Cependant, je restais, longtemps. Les premiers temps, je refusais de porter ces étranges choses qui leur couvrait le corps. Mais là aussi, peu à peu, je me mis à tolérer leurs étoffes. Quand l'hiver vint, j'appréciais la chaleur que ces oripeaux m'offraient.

J'apprivoisais le feu. Ce n'était plus un danger à fuir, mais comme moi, un animal domestiqué. Je le regardais, il me regardait. Comme moi, il avait arrêté sa course ici, dans ces endroits bien délimités. Bien nourri, il écoutait aussi le chant des Alfars.

Ma cage devint une pièce dans une de leurs étranges huttes. Mais je n'aimais pas rester dans ces pièces étroites. Je m'agitais, grondante lorsqu'on tentait de m'apaiser, jusqu'à ce que quelqu'un se mette à chanter. Alors, un temps, je me roulais en boule dans un coin, écoutant et supportant l'enfermement. Souvent, je pouvais sortir librement. Ils n'étaient jamais loin, mais la laisse s'allongeait. Je voyais venir le moment où je pourrais me remettre à courir. Je devrais alors courir loin, très loin. Si loin que plus jamais je n'entendrais leurs chants merveilleux, ni ne sentirais la délicieuse odeur du pain en train de cuire. Car ces choses étaient des chaînes plus fortes que toutes les prisons.

Dans la nuit éternelle, l'éveil et le repos se succédaient, et je ne partais toujours pas. Je savais que je pourrais le faire, bientôt, très certainement. Peut-être même là, maintenant. Mais je ne le faisais jamais.

À la fuite éternelle avait succédé une éternité à dormir, manger et savourer la musique. Apprivoisée, j'aidais mes hôtes dans leur travail quotidien, me pliant à leurs jeux, à leurs demandes.

Puis, une nouvelle chose est venu troubler ce moment infini.

Une chose brutale, vorace et sanglante.

Le lieu où nous résidions se fit attaquer. Nos agresseurs étaient des ombres noires, aux carapaces acérées, aux membres épineux. Tranchant la peau des Alfars qui tentaient de nous défendre, le sang coula sur l'herbe tendre.

L'attaque fut soudaine. À peine avons nous eu le temps de paniquer. J'ai compris que ce que je fuyais était arrivé, qu'il fallait reprendre ma course, et je me suis élancée. Mais alors que je sautais au dessus d'un cours d'eau, je vis le regard que me lança une des Alfar. C'était l'une de celle qui chantait si bien, qui m'avait nourri et soigné, lorsque j'étais encore si sauvage, puis qui m'avait parlé, encore et encore, jusqu'à ce que je comprenne ce qu'elle voulait dire. Elle me regardait avec désespoir, étendue sur l'herbe et se vidant de son sang, tendant une main vers moi. Je ne sais pas ce qu'elle voulait ; je ne le saurais jamais. Mais sa terreur et sa tristesse m'ont poignardé. Je me suis figée, un instant. Un court instant.

Cela a suffi pour que je sois empoignée par l'un de ces Autres. Sa peau de métal me blessait, ses yeux incandescents me tétanisaient, sa force terrible ne me laissait d'autre choix que d'abdiquer.

J'ai été enchainée, avec d'autres rescapés, et nous avons été amenés à la Cité.

Fini, le pain et les chants. Fini, les bois si proches où je savais pouvoir me sauver. La Cité était immense, toute de roche, ne laissant nul part le ciel s'entre-apercevoir : impossible labyrinthe de couloirs obscurs et de pièces suffoquantes. L'odeur de la sueur, du métal et de la pierre dominait tout.

Nous étions enchainés ; si j'avais trouvé la cage des Alf inconfortable, ce n'était rien à côté de ces chaines. Elles entaillaient la peau, nous faisant saigner. Jamais les bracelets de métal ne nous étaient enlevés. Le pain qu'on nous donnait était un infâme brouet délayé dans une eau souffrée. Je connus à nouveau la faim. Nul n'avait envie de chanter.

Nos ravisseurs nous avaient donnés à d'autres, qui n'avaient pas plus de commisérations. Nous avions des tâches à accomplir, toutes plus absurdes les unes que les autres aux yeux de la sauvage que j'étais. Qu'il s'agisse de balayer les couloirs, de déplacer des détritus, de tourner des roues, de creuser la roche, tout ça n'avait aucun sens. Ceux qui, dans les premiers temps, avaient refusé de faire ces tâches avaient été battus jusqu'à en mourir. Ceux qui ne les accomplissaient pas avec assez de diligence étaient battus aussi, mais on les laissaient en vie.

Alors j'ai courbé la tête, et j'ai fait ce qu'on me demandait. Je ne cherchais pas à comprendre ce qu'on me donnait à faire, mais j'observais. J'essayais de voir comment survivre, et ensuite comment fuir.

J'ai trouvé rapidement comment survivre, encore et encore, mais je n'ai pas trouvé comment fuir. J'ai appris à me faire plus grise que souris. Nul ne prêtait attention à moi. Je m'effaçais au passage d'un puissant, bien avant qu'un quelconque sous-fifre ne me lance un coup de pied pour m'éloigner. Je trouvais de nouvelles tâches à faire, pour qu'on ne me surprenne pas inactive, pour éviter d'autres tâches bien plus désagréables. Je me rendais utile, dévouée. Ainsi, aucun des contremaîtres n'aurait pensé à moi pour les “amusements”.

Les “amusements”, c'était le nom qu'ils donnaient à certaines activités. Régulièrement, il fallait de la matière fraîche pour ces amusements, et c'était nous, peuple esclave, qui fournissions cette matière. Nos gardiens prenaient les plus rétifs ou les plus faibles et les envoyaient au delà de nos quartiers. Un temps, j'avais espéré que cela permettait de se rapprocher de la liberté, mais nous pouvions assister à quelques une de ces activités, simples témoins en arrière-plan, chargé d'éponger le sang ou de débarrasser les morceaux de chair.

Non, je ne voulais pas essayer un seul de ces amusements. Bien peu y survivaient, et les quelques uns qui s'en sortaient étaient irrémédiablement transformés.

C'est ainsi que j'ai connu ma troisième éternité. Une éternité à souffrir dans le noir, loin de la lumière des étoiles, luttant pour ne pas mourir.

Mon instinct de survie était peut-être poussé par ma nature primaire dans un premier temps, mais elle fut vite soutenue par d'autres éléments. Mourir… Mourir aurait pu être reposant, si j'avais pu envisager l'idée de la mort comme d'une délivrance. Mais la mort, ici, était toujours longue et douloureuse. Et, surtout, elle ne marquait pas la fin, mais le début d'un nouveau tourment. Les meilleurs serviteurs étaient morts ; et leur mort ne les empêchaient pas de souffrir encore.

Il ne fallait pas mourir.

Le temps a passé, infini. Le souvenir des premiers temps de ma vie s'estompait dans un brouillard lointain. Je connaissais la langue de nos opresseurs à présent, et j'avais même appris à la baragouiner un peu, juste assez pour acquiescer et m'excuser. C'était une compétence utile.

Le temps a passé… Et, un jour, quelque chose de nouveau est arrivé.

°°°

À cette époque, l'une des tâches qui était confiée à notre secteur était le tri des minerais. La Cité était sans cesse creusée plus profondément, suivant les veines de fer et d'autres métaux précieux. Ces matières étaient envoyées aux fonderies, dont je ne savais alors pas grand chose. Tout ce que je savais, c'était comment trier ces roches suivant l'éclat qu'elles avaient. Nous les mettions dans des chariots, puis ces chariots étaient emmenés ailleurs.

Parfois, des Puissants venaient inspecter les chargements. Et une fois…

Mais, avant de parler de cette fois qui a fait basculer mon destin dans une nouvelle direction, il faut que je développe un concept que j'ai découvert dans ces premières années au cœur de la Cité.

La hiérarchie.

Ici, il y avait des grades. Tout en bas de l'échelle, nous, esclaves, qui n'avions droit à rien et devions obéir à tous. Au dessus, des contremaîtres, obéissant à leur propre code hiérarchique entre eux. Les contremaîtres devaient rendre compte à d'autres encore, aux grades aussi variés que possible, qui eux-mêmes se soumettaient à d'autres gens encore plus puissant, et ainsi de suite jusqu'à remonter aux Seigneurs Suprêmes et à l'Empereur. Autant dire que ces derniers n'étaient que de vagues concepts dans notre zone bien gardée ; par contre, nous voyions parfois passer des personnes dont le pouvoir était supérieur à ceux de nos habituels bourreaux. Nous n'avions pas le droit de les regarder ou de leur adresser la parole et nous devions nous incliner sur leur passage, aussi bas que possible sans interrompre le travail en cours. Si un de ces Puissants avait besoin de nous, alors nous devions faire tout notre possible pour le satisfaire.

L'un d'eux venait régulièrement. Il supervisait avec plus d'attention le triage, choisissant parfois un des chargement et demandant à ce qu'on lui amène. Plus d'une fois, il choisit le mien. Je compris qu'il cherchait un certain type de matière. Désireuse de satisfaire mes maîtres, je tentais d'améliorer encore mon tri, sélectionnant les minéraux les plus chargés de ce composant qui semblait l'intéresser.

C'était une erreur, mais je n'avais pas alors la capacité d'échaffauder des stratégies complexes. Visite après visite, il se mit à choisir de plus en plus souvent le résultat de mes tris. J'étais devenue sa fournisseuse non officielle ; j'étais certaine d'être restée invisible à ces yeux, juste satisfaite de voir les contremaîtres se féliciter de la bienveillance et des paiements de ce Puissant. Des contremaîtres contents, c'était moins de coups pour nous. Des gardiens bien payés, c'était un peu plus de brouet pour se sustenter dans les écuelles. Voilà où était ma stratégie.

Le Puissant surveillait toute la chaine, depuis les foreurs qui cassaient les rochers, jusqu'au delà de notre centre de tri. Il surveillait aussi la façon dont nous sélectionnions les matériaux, mais je me contentais alors de baisser la tête et de continuer mon travail, sans prêter attention au fait qu'il prenait de plus en plus de temps pour étudier mon travail.

Les contremaîtres sont venus, et m'ont battus. Pourquoi ? Parce que j'attirais l'attention. Le Puissant avait posé des questions sur moi. J'ai compris que je m'étais mise dans les ennuis. La fois suivante, en triant mes minéraux, j'ai fait bien attention à imiter les autres, à n'être ni trop bonne, ni trop mauvaise. Tout le monde m'avait à l'œil à présent. Je transpirais de peur, essayant autant que possible de redevenir gris souris, terrifiée à l'idée de la prochaine sélection.

Le Puissant est revenu. Il a grogné devant mon travail, puis il a éclaté de rire. J'avais envie de fuir, plus que jamais ; je savais que j'étais morte. Mais j'étais enchainée, il n'y avait aucun endroit où fuir. Il est reparti, mais après la période de travail, les contremaîtres m'ont enchainés à l'écart des autres. J'ai eu droit à une meilleure ration que d'habitude. Ils ne m'ont pas frappé, cette fois. Je ne savais pas ce qu'on me réservait, mais cela m'effrayait encore plus, ce changement dans les habitudes.

Le lendemain, il y a eu un échange de monnaie, et avec quelques autres, nous avons été conduits ailleurs. Je n'avais plus de larmes pour pleurer : à quoi bon ? Mon sang bouillonnait, martelé par l'impérative nécessité de fuir. Il fallait fuir pour échapper à ce qui allait arriver. Mais je ne pouvais pas le faire.

Cependant, cet amusement-là ne consistait pas à se faire dépecer vivante par des instructeurs curieux de la disposition des organes, ou à être jeté face à une bête féroce. Pas tout de suite, en tout cas. Nous avons été rassemblés avec d'autres esclaves. Nous avons été nourris, nous avons pu nous reposer. Cela restait un dortoir surpeuplé où nous étions entassés, pourtant il y avait comme un répit. J'ai arpenté notre prison, cherchant une faille, mais il n'y avait rien. J'ai pris le temps de repenser à la lumière des étoiles, que je n'avais pas vu depuis des siècles. J'aurais tellement aimé les revoir… Évoquant leur souvenir de toute mes forces, sans être consciente de ce que je faisais, j'ai commencé à chanter. Un chant tout bas, tout doux, pour ne pas alerter nos gardes. Je chantais la lumière disparue et l'espoir de la voir à nouveau.

Autour de moi, le silence s'est fait. Les autres esclaves écoutaient attentivement. Certains souriaient faiblement, d'autres pleuraient sans bruit. Mon murmure chanté se propageait.

C'était la première fois que je chantais, ici dans ce cloaque déprimant, certaine de mourir bientôt ; mourir pour renaître dans un esclavage pire encore.

La porte s'est ouverte, les gardes sont entrés, et je me suis tue. Ils cherchaient la cause du trouble des esclaves, mais personne ne m'a dénoncé. Ils sont repartis enfin, et j'ai retrouvé mon silence habituel.

Des épreuves qui ont suivis, il n'y a pas grand chose à dire. Je pourrais vous faire une geste héroïque narrant mes exploits, mais à quoi bon ? C'était des tests pour sélectionner les esclaves les plus endurants et les plus intelligents ; les plus aptes à survivre. Ceux qui échouaient trop connaissaient des sorts funestes. Moi, j'avais ce qu'il fallait pour m'en sortir. Je n'avais pas de savoir, mais je pouvais analyser suffisament les problèmes qui nous étaient présentés pour trouver la voie à suivre. Ces années à déplacer les cailloux et endurer les coups m'avait endurci le cuir et fortifiée. Et avant ça, ma pratique intensive de la course et de l'esquive m'avait rendue agile et rapide.

Le Puissant par qui tout était arrivé était là, avec d'autres. Il suivait chacune des épreuves. Impossible de savoir ce que son masque d'airain cachait, mais il était attentif. Il y avait d'autres spectateurs aussi ; vokkalfar, lémures, larves et ombres, toute la faune contrefaite de la Cité souterraine qui pouvait se presser dans les gradins entourant les arènes.

Après les épreuves, nous regagnions le dortoir. De la cinquantaine d'esclaves qui avaient été rassemblés au début, il n'en est bientôt plus resté que cinq, et j'en faisais partie. Nous avions de la place à présent. Nous n'avions rien à nous dire, nous attendions juste que tout cela se termine.

Ce soir-là, j'ai reçu une visite. J'ai d'abord cru que c'était un lémure, à cause des hardes et du visage parcheminé. Mais le visage était un masque ; derrière brillait la lueur d'un feu différent. Quand il a parlé, je l'ai reconnu. C'était le Puissant qui m'avait sélectionné. - Tu réponds à mes attentes, m'a-t-il murmuré pour que les autres ne l'entendent pas. Demain, il y aura deux épreuves. Il est impératif que tu sois meilleure que les autres à la première. Tu dois tenir. La seconde, il s'agira d'affronter les survivants. Là, je ne veux pas que tu gagne. Arrange-toi pour ne pas être la dernière, mais pas la première non plus. Est-ce que tu m'as compris ?

J'ai hoché la tête, mais je ne voyais pas comment je pourrais répondre à sa demande. On ne contredit jamais un Puissant et on accomplit sa volonté : c'était la règle. Il me restait à trouver la façon d'y arriver.

Il m'a glissé une minuscule fiole dans la main, chuchotant : - Tu avaleras ça au moment de sortir de cette pièce.

Et il est reparti. Les autres aussi ont eu de la visite, sans que j'en sache plus sur leurs visiteurs. J'ai compris que les derniers rounds étaient complètement truqués. Pourquoi ? Peu importait, la difficulté allait être de pouvoir faire ce que mon propre Puissant m'avait ordonné.

Après un sommeil agité, les gardes nous ont mené à l'avant dernière épreuve. J'ai pu avalé le contenu de la fiole, mais je n'ai pas senti de différence. Nous avons été attachés à des poteaux. L'exercice était simple. Nous serions fouettés à tour de rôle et il nous fallait tenir plus longtemps que les autres, sans émettre un bruit. Seulement, ce n'était pas n'importe quel fouet. Ils utiliseraient ce qu'ils appelaient “le fouet ardent”, et chaque coup serait appliqué avec la même force. Un Diseur de Vérité était présent, afin de contrôler que le coup était donné avec égalité.

Le bourreau a levé son fouet, et frappé le premier d'entre nous. Il a été éliminé immédiatement : l'esclave a hurlé, hurlé… J'avais déjà reçu des coups de fouet et je savais que lui aussi ; rien ne justifiait qu'il exprime sa douleur si fort. J'ai alors compris que leur fouet ardent était quelque chose de vraiment particulier.

Le suivant avait dû le comprendre aussi et se préparer mieux. Il n'a rien dit au premier coup, mais le second lui a arraché un gémissement. L'arbitre a indiqué la fin de sa participation.

Le troisième n'a pas fait mieux.

La quatrième était une dure à cuire. Elle a tenu cinq coups avant de s'évanouir. Ils l'ont ranimé, mais au sixième, elle a crié à son tour.

Le Diseur de Vérité, à chaque coup, confirmait la validité de la puissance du sort.

Passer la dernière était un avantage pour savoir combien de temps il me fallait tenir, mais cela avait érodé aussi tout le peu de courage que j'aurais pu avoir. Je m'obligeais à respirer amplement, pour limiter ma panique.

Le premier coup est tombé. C'était comme si mon corps était traversé par les flammes ; coupé en deux par ce fouet maudit, dispersant dans toute ma chair un poison corrosif. J'ai réussi à ne pas crier, je ne sais comment. J'ai à peine repris mon souffle que le second est arrivé. J'aurais pu juré qu'il avait été encore plus violent que le précédent, mais le Diseur de Vérité l'a validé.

Puis le troisième.

Puis le quatrième.

Chacun plus terrible que le précédent. Je n'avais jamais eu aussi mal de toute ma vie.

Si je ne criais pas, c'était que j'avais perdu ma voix après le second. J'arrivais à peine à respirer. C'était pour ça que la précédente avait dû s'évanouir : par manque d'air. Cela allait m'arriver à moi aussi. J'ai compris que c'était la clé pour gagner : rester conscient, juste assez longtemps. Et donc, inspirer, un peu. Juste assez pour avoir de l'air, mais pas assez pour pouvoir crier.

Il y a eu un cinquième coup. Un sixième. Un septième. Je savais que c'était assez, que j'avais gagné, mais je ne pouvais plus en sortir. Je luttais pour trouver un peu d'air et je ne pouvais pas abandonner cette lutte ; mais je n'en trouvais pas assez pour émettre un son.

Un huitième. Je n'étais plus que feu, fournaise et souffrance.

Un neuvième. Un son, juste un son. Faire vibrer mes cordes vocales…

Un dixième. J'ai réussi à faire quelque chose. À peine plus qu'un soupir. Mais cela a suffi à l'arbitre, qui a commencé à discuter avec le Diseur de Vérité pour savoir si oui ou non cela comptait. Cette pause m'a permis de reprendre un peu plus d'air, et cette fois, j'ai réussi à gémir pour de bon, ce qui a sonné l'arrêt de l'épreuve.

On nous a ramené aux dortoirs et on nous a appliqué un baume sur nos dos meurtris. C'était presque aussi douloureux que de recevoir les coups. C'est probablement la raison pour laquelle je n'ai pas eu conscience de *qui* me soignait, avant qu'il me glisse à l'oreille : - Souvient-toi. Ni la première, ni la dernière, pour la suite.

On nous a laissé quelques heures de répit. Le baume a fait son effet, réduisant les brûlures à un niveau supportable. Nous avons été ramenés aux arènes, chacun équipés d'un bâton lourd et dur.

Les règles étaient très simples : repousser notre adversaire au delà des limites d'un cercle tracé au sol, ou le mettre à terre plus de dix secondes. Rien n'a été dit sur la nécessité de laisser ou non son adversaire vivant.

Les coups de fouet m'avaient plus affaiblis que les trois premiers ; ou alors ils avaient eu une aide plus efficace de leurs patrons. En pleine possession de mes moyens, j'aurais pu m'en sortir mieux. Là, j'avais fort à faire pour éviter de me faire fracasser le crâne tout en restant dans le cercle. Lors du troisième combat, j'en ai soudain eu marre de suivre leurs règles. J'ai repensé à ma façon de courir dans les bois, me glissant sous les branches à toute allure. Le cercle était assez grand pour que je prenne un peu d'élan : mon adversaire a dû penser que je cherchais à fuir, jusqu'à ce que je me retourne brutalement, dépassant sa garde et le fauchant au passage. J'ai sauté sur son dos alors qu'il était à terre ; cela a réveillé ses blessures et plutôt que de me repousser efficacement, il s'est agité en hurlant. J'ai réussi à le tenir le temps imparti.

Ma tactique a été moins efficace sur le suivant, mais j'ai pu le faire sortir du cercle.

Je me suis retrouvée avec un dilemne sur le dernier combat. J'en avais perdu deux et gagné deux ; mais quel était le score des autres ? Je n'avais pas suivi, trop occupée à éviter les coups. Pendant que j'échangeais quelques passes avec mon adversaire, je cherchais des indices parmi les spectateurs. Enfin je repérais celui qui m'avait donné les ordres, et je cru le voir faire un léger signe de dénégation.

Je n'étais pas sûre de moi, ni de comment interpréter ce potentiel signe, mais mon adversaire a résolu le dilemne à ma place. Profitant de ma moins grande attention, elle m'a envoyé son bâton dans le sternum, ce qui m'a projeté hors du cercle et m'en a fait voir de toutes les couleurs.

C'était fini. La guerrière (je ne pouvais que la voir comme une guerrière, malgré son statut d'esclave, vu la puissance qu'elle avait montré lors de ces épreuves) fut portée en triomphe. J'entendais le maître d'Arène clamer sa victoire, et ces mots terribles : - … et comme récompense, elle gagne la liberté ! Adieu les chaînes, bonjour la vie de mercenaire !

J'aurais bien juré. Mais je n'en avais pas l'énergie et du reste, je n'avais pas encore appris cette compétence.

On m'a trainé jusqu'à une petite pièce en bordure des arènes. J'ai fini par réussir à me redresser. Le Puissant n'a pas tardé à arriver.

Il m'avait racheté aux arènes et il m'a emmené avec lui.

J'ai appris bien plus tard les dessous de cette affaire. Pourquoi ne m'avait-il pas juste acquis directement au centre de tri des minerais ? Quel intérêt réel avais-je pour lui ? Et est-ce que cette guerrière allait profiter de sa liberté pour partir loin de cet enfer ?

À la dernière question, la réponse était non. Cette pseudo liberté n'était qu'un mot. Sitôt acquise, un des Puissants qui suivaient ces Jeux lui a proposé un contrat. Ce n'était pas quelqu'un à qui on pouvait dire non, même en se disant “libre”. Elle a donc accepté et s'est retrouvé au service d'un nouveau maître. Mon statut n'était pas différent, mais j'avais évité le faux espoir de la liberté, même si j'avais mordu au fruit amer de l'occasion manquée (avant d'apprendre les détails).

Il y avait plusieurs raisons qui avaient conduit mon nouveau maître à ne pas directement m'acheter. Avant tout, il devait ramener des esclaves pour cet amusement ; j'étais donc tombé au bon moment pour qu'il aie son quota. Ensuite, il devait s'assurer de mes capacités. Il m'aurait peut-être racheté aux arènes si j'avais échoué plus tôt, ou peut-être pas, mais à présent il savait qu'il avait une bonne “matière” avec moi. Enfin, son intuition lui avait soufflé qu'il y avait du potentiel chez cette petite esclave, mais il ne voulais pas attirer l'attention en agissant d'une façon surprenante. Or, on ne fait pas son marché aux esclaves dans les bas-fonds. Par contre, acquérir sa marchandise dans les arènes était assez courant, qu'elle soit morte ou vive.

Quand aux consignes et à l'aide qu'il m'avait fourni ? Une simple histoire de pari avec les siens. Ma façon de survivre lui avait permis d'empocher un bon pactole. Mais il ne fallait pas que je gagne le dernier combat car il ne pouvait pas rivaliser avec d'autres Puissants qui voulaient un gagnant.

C'est ainsi que je suis entrée au service de celui qui serait mon maître pour les siècles à venir.

 Ce texte est placé sous licence CC-BY-SA

univers/en_cours_de_route/004.txt · Dernière modification : 16/12/2020 22:30 de Zatalyz